
Surexposée, comme aux rayons X
Sandra Lahire
Fermeture exceptionnelle du 8 au 11 juillet
Commissariat : Maud Jacquin et Émilie Renard
Scénographie : Jagna Ciuchta
Sandra Lahire (Royaume-Uni, 1950-2001) est une cinéaste expérimentale féministe dont l’œuvre a marqué nombre d’artistes et de cinéastes, sans qu’elle ait eu à ce jour l’attention qu’elle mérite, particulièrement en France. Comme beaucoup de ses contemporain·es à Londres, elle a travaillé au sein de la London Film-Makers’ Co-operative (LFMC), une organisation autogérée regroupant les activités de production, d’exposition et de distribution de films expérimentaux. Active dès la fin des années 1960, cette coopérative a été le point d’ancrage d’un mouvement cinématographique intense, uni par un engagement commun à explorer la matérialité du film, notamment à travers des manipulations directes de la pellicule.
Au milieu des années 1980, tout en poursuivant ces expérimentations sur les qualités plastiques du médium filmique, Sandra Lahire intègre des enjeux autobiographiques et documentaires, plaçant la pellicule en relation constante avec d’autres substances : celles des corps – humains et non-humains –, des paysages et des flux qui les traversent. À travers un large éventail de techniques expérimentales créant des surfaces texturées en strates multiples, elle matérialise la co-implication des corps, la contiguïté physique qui existe entre elle-même et les autres vivants – humains, animaux, végétaux – envisagés comme autant de matières organiques et périssables. Depuis sa propre vulnérabilité – Lahire souffre d’anorexie –, elle crée ce que la théoricienne féministe américaine Stacy Alaimo nomme un « espace transcorporel », où la corporalité humaine est liée, dans toute sa chair, à l’environnement, par leur condition commune de matières irrémédiablement permeables et contaminées.
Le titre de l’exposition, « Surexposée, comme aux rayons X », est une citation de la poétesse américaine Sylvia Plath (1932-1963), dont la voix hante tout le cinéma de Lahire. Si cette phrase n’est pas précisément extraite d’un film de Lahire, elle place cependant l’exposition dans la perspective d’une entité conjuguée au féminin – Sandra Lahire elle-même, les travailleuses et habitantes à proximité des centrales nucléaires, la pellicule, ou encore la terre –, qui, sous l’effet des rayons X, se trouve attaquée dans sa chair, sa gélatine ou son corps minéral, creusée jusqu’à son squelette, sa fragile structure porteuse. Ici, les rayons X opèrent à plusieurs niveaux : littéralement, ils renvoient aux procédures de radiographie clinique et aux radiations nucléaires ; symboliquement, ils figurent le caractère invasif de l’autorité médicale, du complexe militaro-industriel, et plus largement du système patriarcal.
Dans les films de Lahire, « l’exposition » suggérée dans ce titre dit la vulnérabilité matérielle des êtres, humains et non-humains, non seulement pour dénoncer des rapports de domination et d’exploitation, mais aussi pour célébrer une corporalité contingente et poreuse, indissociable des matières du monde qui la constituent. C’est précisément ce que Stacy Alaimo, dans son livre Exposed, nomme une « éthique de l’exposition ». Cette éthique repose sur la reconnaissance de notre continuité matérielle avec nos environnements. Apprendre à « habiter la dissolution », affirme Alaimo, c’est accepter notre perméabilité comme point de départ d’une relation éthique au vivant.
Cette exposition réunit quatre films clefs parmi les premiers que Lahire réalise dans les années 1980 – elle en tournera dix en tout entre 1984 et 1999. Ils permettent de suivre l’élargissement progressif des enjeux corporels : depuis sa propre vulnérabilité, éprouvée dans un corps marqué par l’anorexie, qui la place en relation d’empathie avec les souffrances des autres vivants, jusqu’à un environnement abîmé par la toxicité invisible des radiations, des centrales et des mines d’uranium.
Les deux premiers films – Arrows (1984) et Edge (1986) – traitent la pellicule comme un corps, comme une « peau » (Laura Marks), établissant des parallèles entre découpage filmique et opérations chirurgicales à travers un montage saccadé. Ils introduisent aussi la figure animale et témoignent d’une évolution du rapport aux non-humains : de la métaphore vers la reconnaissance d’une souffrance partagée. D’un film à l’autre, Lahire tisse des parallèles entre la femme-objet des représentations dominantes – prolongée par des pratiques médicales invasives – et l’animal soumis à la domination humaine, les deux découpés en tranches comme des « salamis pathologiques » selon l’expression de Plath citée dans Edge.
Terminals (1986) et Serpent River (1989) ouvrent et ferment une série de quatre films anti-nucléaires. Terminals explore les conditions de travail des femmes dans une centrale nucléaire et leur exposition aux radiations. Le titre renvoie aux écrans de surveillance – structures de contrôle omniprésentes – mais aussi à l’état de phase terminale du cancer. L’image y est maintenue au bord de la disparition, comme si le corps du film était soumis aux mêmes radiations que celui des travailleuses. Serpent River est le dernier d’une trilogie réalisée à Serpent River, en Ontario au Canada où la multinationale Rio Tinto Zinc exploite des mines, pollue les sols et les eaux, exposant les populations ouvrières et autochtones à des maladies chroniques. Dans ce film, Lahire s’attache à rendre perceptible la toxicité invisible des radiations qui glissent, fluides et colorées, du paysage creusé par l’exploitation minière, aux eaux vives qui le traversent, aux corps des habitant·es et jusqu’au film lui-même dont la surface texturée et colorisée évoque l’entremêlement des corps et des substances qui le traversent.
À travers ces quatre films, les fluides corporels, les flux sanguins, les eaux souterraines et les reflux des vagues se confondent en un même substrat de matières contaminées. La matérialité du film reflète ainsi les intrications qu’il décrit : le corps de la cinéaste, celui des habitant·es, les profondeurs de la terre, le corps du film comme celui des spectateur·ices sont inextricablement liés et dessinent une vulnérabilité commune. Ce faisant, Lahire suggère que la prise de conscience de la porosité mutuelle des corps et des lieux — et de leur vulnérabilité partagée — peut devenir le fondement d’une éthique écoféministe ancrée dans le corps, qui refuse la représentation occidentale d’un sujet fixe, délimité et autonome.
La scénographie de l’exposition est conçue par l’artiste Jagna Ciuchta, dont la façon d’accueillir les œuvres des autres, à travers des mouvements de contamination et de porosité, prolonge certains gestes et motifs propres au cinéma de Lahire.
Sandra Lahire (1950-2001)
Lesbienne, juive, féministe, Sandra Lahire était une figure centrale de la communauté féministe et expérimentale du cinéma londonien des années 1980 et 1990. Ayant réalisé une dizaine de films en 16mm, elle a développé une œuvre importante qui mérite une plus grande reconnaissance : ses préoccupations environnementales, son féminisme intersectionnel, sa discussion honnête sur la santé mentale semblent aujourd’hui d’une modernité et d’une pertinence poignantes. Marquée par la vulnérabilité corporelle – la sienne, celle du corps féminin, celle du corps de la terre, celle du corps du film –, l’œuvre de Lahire propose une comparaison entre la violence commise par la société patriarcale à l’encontre des femmes et celle commise par les humains à l’encontre du monde non humain. Ses quatre films antinucléaires font écho au mouvement féministe antinucléaire et antiguerre de l’époque. Sur le plan formel, ils mêlent documentaire, performance, animation et expérimentation (superposition, re-tournage, colorisation, changements de vitesse, superposition de sons). De son premier film à son dernier, Lahire a entretenu un dialogue soutenu avec la poésie et les archives de Sylvia Plath. Et comme celui de Sylvia Plath, son œuvre est rétrospectivement éclipsée par sa mort prématurée à l’âge de 50 ans. Les films de Lahire étaient révolutionnaires dans la manière franche dont ils abordaient les causes culturelles tacites de maladies telles que l’anorexie, contre laquelle elle a lutté toute sa vie et qui a conduit à son décès prématuré en 2001.
Sandra Lahire a étudié la philosophie à l’université de Newcastle-on-Tyne, le cinéma à la St Martins School of Art et le cinéma et les médias environnementaux au Royal College of Art. Ses films ont été projetés dans des festivals nationaux et internationaux, notamment à Créteil, Locarno, Berlin, Montréal, Sao Paolo, Turin, Jérusalem, en Australie et aux Philippines. Elle a notamment publié Lesbians in Media Education dans Visibly Female (édité par Hilary Robinson, Camden Press 1987) et des articles pour Undercut. Elle a également composé la musique du film Just About Now de Lis Rhodes. Le festival Courtisane lui a consacré l’édition de son « artist in focus » lors de son édition 2021 sous l’intitulé « Arrows, Edge, Terminals, Eerie, Night Dances ».
Source : Courtisane Festival 2021.
Maud Jacquin
Maud Jacquin est historienne de l’art, curatrice et chercheuse associée à Bétonsalon depuis 2022. Sa thèse soutenue en 2013 à University College London portait sur les politiques du récit dans les films d’artistes féministes, avec un accent particulier sur la scène anglaise des années 1970 et 1980. De 2014 à 2022, avec Sébastien Pluot, elle a co-fondé et co-dirigé Art by Translation, un programme international de recherche et d’expositions impliquant des institutions partenaires dans quatre pays — dont par exemple CalArts à Los Angeles, la James Gallery à New York ou la Fonderie Darling à Montréal — et des artistes engagé·es dans un post-master porté par les écoles d’art de Cergy et d’Angers. Elle a également été co-directrice artistique du Cneai= au moment de son installation aux Magasins Généraux de Pantin (2016-2017) et, avant cela, commissaire associée à Residency Unlimited, une résidence d’artistes à New York. Parce qu’elle veut prendre au sérieux l’idée qu’une œuvre soit une proposition esthétique, théorique et politique incarnée matériellement et qui affecte les regardeur·euses, ses projets curatoriaux ont souvent pris comme point de départ la pratique d’un·e artiste (Klonaris/Thomadaki, Pauline Oliveros, Alison Knowles…) pour explorer collectivement, avec d’autres artistes et des chercheur·euses de différentes disciplines, des questions ayant trait aux relations entre sensibilité et politique.
L’exposition bénéficie du soutien de LUX, Londres.
