
BS n°42 – Hibou TV Show
Jean-Alain Corre
Par sa mise en scène modulaire, sa nature profondément collaborative et sa grille de programmation malléable, la chaîne Hibou TV se veut cumulative et auto-réflexive. Elle accueille des vidéos co-réalisées avec des enfants, des familles, des élèves (avec l’école élémentaire Émile Levassor, Paris, 13ème), des étudiant·es et travailleur·ses de l’Université Paris Cité et de l’École nationale supérieure d’arts de Paris Cergy, ainsi qu’avec l’équipe de Bétonsalon. Aux côtés de ces vidéos se déploient d’autres formats — capsules, mires, bandes images générées avec une IA — qui viennent déployer un imaginaire commun de la télévision populaire. On y retrouve les références à des émissions emblématiques (Tournez Manège, Le Juste Prix, Le Bigdil), à des films de l’après-midi (Sister Act, Ghost), aux séries et sitcoms (Beverly Hills, Premiers baisers, Hartley, cœurs à vif), ainsi qu’à des réclames d’antan. Ensemble, ces matériaux contribuent à étendre et enrichir le lore de Jean-Alain Corre. Ce « fond de poche » de la télévision, hérité d’une époque et de ses affects aussi joyeux qu’aliénants, est ressaisi ici dans une approche hantologique et sensible.
Ces productions collectives seront diffusées à la fois dans l’espace d’exposition et en streaming. Le choix d’un second canal de diffusion, via la plateforme Twitch — où se rassemblent des communautés actives autour de formats notamment hérités de la télévision — répond à un double objectif : s’infiltrer dans un réseau existant en jouant avec ses codes et favoriser une forme d’interaction directe avec les internautes via la logique du feedback (et du commentaire instantané en ligne) au cœur des « télévisualités » expérimentées dans le champ artistique. Derrière ce basculement technologique, on observe pourtant un glissement des affects : les émissions populaires d’hier semblent habiter, voire hanter les productions audiovisuelles d’aujourd’hui, dans un mouvement nostalgique, réel ou feint, brouillé par les mirages que l’intelligence artificielle génère à partir de ses vestiges mémoriels flottant dans nos esprits.
Avec la Hibou TV, Bétonsalon devient dès lors le plateau d’un talk-show résolument ouvert, où l’improvisation tient un rôle central. Jusqu’au-boutiste dans la dimension collective de son dispositif, Jean-Alain Corre invite également l’équipe de Bétonsalon à occuper ce plateau. Dans une horizontalité joyeusement foutraque, tout ce qui se passera à Bétonsalon pourra — ou devra ? — se prêter au jeu de la mise en scène télévisuelle : conférences, arpentages, rencontres, ateliers, visites, réunions, etc., déjouant par-là les hiérarchies instituées entre ce qui se donne à voir au centre d’art et ce qui se passe dans les hors-champs de l’institution. Animée par des acteur·ices non professionnel·les et autres téléphiles excité·es, la chaîne Hibou TV explore la malléabilité des rôles et les dynamiques d’apprentissage collectif. À travers ce prisme, nos programmes se reconfigurent, nos positions se réajustent entre salle, plateau et coulisses, cherchant de nouvelles formes de redistribution. Il s’agira de fabriquer des shows amateurs et d’y jouer avec sérieux, pour y trouver en retour le miroir déformant de nos propres organisations et projections. Jouer à faire de la télévision sera ici aussi important que les images produites (the making is the show).
Cette exposition est conçue avec le soutien au projet artistique du Centre National des Arts Plastiques (CNAP) et avec la participation de l’École nationale supérieure d’arts de Paris Cergy (ENSAPC), d’Université Paris Cité, de l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI – Les Ateliers) et de l’École élémentaire Émile Levassor (Paris, 13e).
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