« Olivier Zabat vient des arts plastiques, il s’est longtemps consacré à la photo avant de commencer à faire seul du cinéma. Trois films ont jusqu’ici été réalisés : Zona Oeste (1997-1999) traite de la vie des trafiquants de drogue dans une favela de Rio. Miguel et les mines (2002) a pour sujet les mines antipersonnelles, sujet tissé en parallèle avec différents récits et personnages hétéroclites : match de boxe, portrait d’un ancien chef guerrier africain, d’un démineur. 1/3 des yeux (2004) constitue la seconde partie de Miguel et les mines : huit modules autonomes se développent autour du thème central de l’expérimentation.
Le travail de Zabat « démonte » bon nombre d’acquis du genre documentaire : les notions de réel, d’objectivité, de preuve, de témoignage, sont ici redistribuées au profit d’une forme qui relève bien plus de l’essai cinématographique, laboratoire de pensée par l’image. La structure des films, éclatée, affirme une proposition d’ordre artistique, rare dans le secteur si bien pensant du documentaire, si fermement attaché à des « sujets » lisibles et transparents qui viennent régulièrement nous expliquer le – mauvais - état du monde. Les films rompent avec toute logique didactique : ils n’ont décidément pas vocation à expliquer ou à raconter. Ils exposent plutôt des situations qui ne nous seront présentées que fragmentairement. Il revient ainsi en dernière instance au spectateur de rétablir les fils manquants, de fabriquer sa propre circulation dans un puzzle qui court en réalité de film en film, depuis Zona Oeste jusqu’au dernier 1/3 des yeux. Cette situation est assez rare au cinéma pour qu’on en souligne bien ici les enjeux : le film s’apparente à une exposition que l’on traverse de façon forcément lacunaire et dont les lignes de forces s’élaborent au gré des visions et des rapprochements conçus par le spectateur lui-même. Zabat procède par accumulation de séquences, de liens, qui constituent petit à petit un réseau sédimenté mais toujours aussi fragile.
C’est bien cette dimension qui constitue l’audace des films en question : s’ils résistent au récit, à l’histoire, au besoin de péripétie, ils travaillent néanmoins cette idée que le cinéma s’élabore à partir d’un monde complexe dont on ne peut rendre compte entièrement ni parfaitement. Un cinéma à l’équilibre précaire, poétique parce qu’échappant à toute hiérarchisation des discours. Fulgurance de l’image et effet à retardement. Ce cinéma met une fois de plus l’accent sur la porosité des classifications : documentaire, vidéo, fiction, cinéma scientifique, catégories que les films de Zabat viennent joyeusement pulvériser, mettant en avant un travail précis de montage qui fait de la projection une expérience riche, de l’ordre de l’enquête, de la prospection. »
(Clara Schulmann, Entretien avec Olivier Zabat, Cinéma en alerte, in Particules, n°14, avril-mai 2006)